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Centre d'Archives et de Recherches pour l'Histoire des Femmes asbl

Centre d'Archives et de Recherches pour l'Histoire des Femmes

Le fonds de l’European Women’s Management Development Network : entre inégalités structurelles et féminisme néolibéral, quel chemin pour le management au féminin des années 90 ?

Mathis Gatelier – Chercheur en histoire / Stagiaire à AVG-Carhif

Dans le cadre d’un stage à AVG-Carhif, j’ai eu l’occasion de dépouiller et inventorier le fonds de l’EWMD. Derrière cet acronyme mystérieux se cache l’European Women’s Management Development Network. Comme son nom l’indique l’EWMD est un réseau destiné à promouvoir l’accès aux femmes à des postes de prise de décision en entreprise. Toujours en activité aujourd’hui, ce réseau est né d’un groupe de travail sur la répartition genrée dans la profession managériale au sein de l’European Foundation for Management Development Network (EFMD). Devenant rapidement une organisation à part entière, l’EWMD se dote d’un secrétariat central à Bruxelles, qui s’installe un temps à la maison Amazone, expliquant la présence de ce fonds à AVG-Carhif.

Figure 1: Courrier annonçant le lancement de l’EWMD comme un réseau à part le 11 avril 1984

Si ce fonds pose des défis archivistiques intéressants, notamment en raison du caractère décentralisé du réseau, il permet surtout d’observer les tensions dans les manières de penser l’égalité de genre dans le monde du travail. Partant d’une critique explicite du « plafond de verre », ce réseau se pense comme un espace de circulation des savoirs issus de la recherche, notamment dans le champ alors émergeant des études de genre. Avec des membres participant à des colloques universitaires, et entretenant des liens avec des chercheurs·euses en sociologie du travail, l’EWMD se présente à ses débuts comme un lieu d’analyse collective des inégalités structurelles qui traversent les professions managériales.

Rapidement cependant, un glissement s’opère. Les participant·e·s, qui sont en grande partie des femmes occupant des postes de cadres intermédiaires ou supérieurs, demandent que les conférences soient moins théoriques, et davantage axées sur des apports pratiques dans leur profession. Le contenu des conférences évolue et se tourne vers des techniques de management, du coaching ou des récits de réussite individuelle tournés en fables de développement personnel. La communication du réseau met l’accent sur les opportunités de formation ou de networking pour attirer les participant·e·s. L’EWMD se pense désormais moins comme un espace collectif de réflexion critique que comme un réseau de mise en relation entre managers.

Ce déplacement des objectifs s’accompagne d’une transformation de la perspective féministe elle-même. Ainsi, si la question du genre demeure au cœur du réseau et de sa communication, elle ne se fait plus dans une approche critique des rapports de pouvoirs. Elle est mise en scène à travers la valorisation de femmes aux carrières exemplaires ou de projets entrepreneuriaux audacieux. Ce féminisme néolibéral est ici centré autour de la notion de réussite individuel permise par une libre compétition entre hommes et femmes et est dès lors peu sensible à d’autres formes d’exploitation ou d’inégalité, notamment économiques. Cette orientation est liée à la position sociale des membres de l’EWMD, qui occupent tous·tes des postes à responsabilité et évoluent dans des espaces de pouvoir. Le réseau est alors progressivement rattrapé par une logique corporatiste, où la promotion du management l’emporte sur la critique des rapports sociaux de sexe. L’EWMD est la branche féminine de l’EFMD, où la critique des rapports genrés est relativement évacuée, ou du moins atténuée. Certaines interventions dans les conférences vont jusqu’à relativiser, voire nier des inégalités structurelles de genre pour servir un discours méritocrate.

Faut-il voir dans cette évolution de la grille de lecture un échec de l’EWMD ? Pas nécessairement. Dès ses premières conférences, le réseau est pensé, dans le giron de l’EFMD, comme un espace de développement de compétences managériales. Il était donc peu probable qu’y émerge durablement une critique radicale des structures de pouvoir propres au monde du travail. La tentative initiale de faire de l’EWMD un lieu d’analyse des inégalités structurelles apparaît alors comme une proposition de changement de paradigme ambitieuse, mais difficilement compatible avec les logiques institutionnelles du réseau.

Mais plutôt que d’y voir une parenthèse définitivement fermée, on peut interpréter cette tension comme le reflet d’une oscillation plus large, à l’œuvre chez les individus eux-mêmes. Les participant·e·s de l’EWMD, dont l’intérêt sincère pour les questions d’égalité de genre ne fait guère de doute, se situent à l’intersection de deux logiques : celle d’un féminisme néolibéral, compatible avec les normes du monde managérial, et celle d’une attention plus critique aux inégalités socio-économiques profondes. Le fonds de l’EWMD donne ainsi à voir un espace où les perspectives féministes sont constamment mises en tension entre logiques corporatistes et aspirations à des formes d’émancipation qui dépassent la réussite individuelle.

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